Le management public africain vit d’emprunts
Le management public africain souffre d’un mal tenace : il vit d’emprunts. On lit les manuels venus des États-Unis, on s’inscrit aux formations françaises, on applique des grilles conçues pour d’autres réalités. Puis on s’étonne qu’elles prennent si mal.
Voilà vingt-cinq ans que je travaille dans le privé, à la Sonatel, et que j’enseigne le management à l’ISM. Cette double expérience m’a appris une chose : nous cherchons ailleurs ce que nous possédons déjà chez nous.
La Teranga, une intelligence émotionnelle qui a un nom

Un exemple me revient à chaque rentrée. Quand je consacre une séance à l’intelligence émotionnelle, cette notion forgée aux États-Unis au début des années 1990 et popularisée par Daniel Goleman, mes étudiants prennent des notes comme on découvre un continent. Je leur laisse ce plaisir, puis je leur fais remarquer qu’ils la pratiquent depuis l’enfance, et que le wolof l’avait nommée bien avant les universités américaines.
Ce que les manuels appellent maîtrise de soi, nous le disons muñ, cette patience qui retient la colère, et kersa, la pudeur qui évite de blesser. Ce qu’ils nomment empathie, nous le vivons dans le sutura, l’art de ne pas exposer l’autre, et dans la Teranga, l’attention due à celui que l’on reçoit. Nous payons cher un vocabulaire étranger pour décrire ce que nous pratiquons déjà.
Cette intuition est au cœur de mon essai Teranga, la gestion de l’hospitalité (éditeur) : un proverbe sérère y devient une grille de lecture du leadership. Car la Teranga n’est ni un thème littéraire ni un folklore d’accueil. C’est une manière d’organiser les relations humaines, et donc de manager.
Diriger par l’hospitalité, pas par la peur
Lorsqu’un chef de famille sérère reçoit un visiteur, il ne le tient pas pour un étranger de passage : il lui reconnaît une place dans la maison. S’il lui offre le meilleur, ce n’est pas par obligation, mais par responsabilité. Et le visiteur, parce qu’il se sent attendu, se met à son tour au service du foyer qui l’accueille.
Transposons la scène dans une administration. Le ministre qui gouverne à la manière de la Teranga ne dirige pas par la peur. Il aménage un espace où chaque agent se sait attendu et où prendre une initiative n’expose pas à la sanction. C’est l’inverse exact du climat qui règne dans bien des institutions, où l’on avance la tête baissée.
Les meilleurs managers que j’ai croisés, africains ou non, pratiquent cette hospitalité sans en connaître le nom. Ils écoutent les idées neuves au lieu de s’en méfier, repèrent les talents qui ne se mettent pas en avant, et savent faire d’une addition d’individus une équipe qui se tient. Tout leur art tient là : réunir les conditions pour que chacun donne le meilleur de lui-même.
Le management public africain, une méthode et non un supplément d’âme
C’est cette voie que je voudrais soumettre aux décideurs publics. Non pas tourner le dos aux standards internationaux, mais se les approprier et les relire à la lumière de ce que nous sommes. Nos valeurs ne sont pas un supplément d’âme : elles sont une méthode. Un management public africain assumé ne rejette rien : il enracine.
Car ce qui manque à nos administrations n’est pas affaire de procédures ni d’organigrammes. Ces outils, nous les avons. Ce qui leur fait défaut, c’est l’âme : la conviction, chez celui qui travaille, que sa tâche a un sens, qu’on l’attend le matin, et qu’il compte pour quelque chose.
Ce texte ouvre une série, « Les Cahiers de la Teranga ». Pour découvrir le livre qui en est la source, rendez-vous sur la page Livres. Et si vous souhaitez réagir ou prolonger l’échange, écrivez-moi ou rejoignez la communauté sur Facebook.
Pour situer ce Cahier dans l’ensemble du concept, voir la page de référence sur la Teranga Management.