Les Cahiers de la Teranga : la reddition des comptes, ou le retour du ngor

La reddition des comptes, un mot d’aujourd’hui

La reddition des comptes est devenue le mot d’ordre du moment. On la réclame dans l’administration, on en fait une promesse politique, on l’érige en vertu neuve. Depuis le dernier changement de pouvoir, la redevabilité figure même au premier rang du discours public. Le terme, pourtant, nous vient d’ailleurs : c’est le vocabulaire de l’« accountability » anglo-saxonne, traduit et importé comme tant d’autres avant lui.

Je ne m’en plains pas. L’exigence est juste, et un État qui rend des comptes est un État plus sain. Mais à force de l’emprunter au-dehors, nous oublions qu’elle avait déjà, chez nous, un nom et une force : le ngor.

Le ngor, ou la parole qui engage l’honneur

Reddition des comptes : cercle de palabre et délibération collective

Dans la société wolof, le ngor n’est pas une simple honnêteté de circonstance. C’est la parole donnée que l’on ne reprend pas, l’engagement que l’on tient même lorsqu’il coûte, parce qu’y faillir serait se déshonorer aux yeux des siens. Il avance avec le jom, ce sens aigu de la dignité : l’homme de jom préfère la perte au manquement. Nos anciens le savaient, qui jugeaient un homme moins à sa fortune qu’à la solidité de sa parole.

La différence avec l’accountability moderne est décisive. Celle-ci contrôle de l’extérieur, par la procédure et la menace ; le ngor, lui, oblige de l’intérieur, par l’honneur. On peut contraindre un agent à signer un rapport sans le rendre pour autant comptable au sens plein. Le ngor fait de la reddition des comptes une affaire personnelle avant d’être une formalité administrative.

Nos sociétés anciennes avaient même institué cette exigence. Le borom ngor, l’homme de parole, voyait son crédit social adossé à sa fiabilité : un engagement scellé devant témoins valait contrat, et le trahir, c’était se condamner au mépris des siens. La sanction n’était pas un tribunal, mais le regard de la communauté. Voilà une forme de redevabilité horizontale, exercée par les pairs, dont nos organisations modernes auraient beaucoup à apprendre.

De l’audit punitif à l’affaire d’honneur

Voilà ce qui, dans une organisation, change tout. Quand la reddition des comptes se réduit à l’audit et à la sanction, chacun apprend d’abord à se couvrir : on documente pour se protéger, non pour servir. La peur fabrique de la conformité, jamais de la responsabilité. Les administrations les plus surveillées ne sont pas toujours les plus fiables ; elles sont souvent les plus habiles à dissimuler.

Prenez deux services dotés des mêmes procédures. Dans le premier, on rend des comptes parce qu’un supérieur l’exige ; dans le second, parce que manquer à sa parole y est vécu comme une faute personnelle. Le second tiendra ses engagements même quand personne ne regarde. C’est toute la distance entre obéir et répondre de soi.

C’est ce que j’observe depuis vingt-cinq ans: les équipes qui tiennent ne sont pas celles que l’on contrôle le plus, mais celles où chacun se sait lié par sa propre parole. Cette conviction prolonge mon essai Teranga, la gestion de l’hospitalité et le premier de ces Cahiers, consacré au management public : nos valeurs ne sont pas des ornements, ce sont des leviers de gestion.

Réenraciner la reddition des comptes

Je ne plaide pas pour abandonner les outils modernes du contrôle. Tableaux de bord, audits, indicateurs : gardons-les, ils sont utiles. Mais greffons-les sur une culture du ngor, sans quoi ils resteront des formalités que l’on apprend vite à contourner. La reddition des comptes vraiment efficace ne descend pas seulement d’une loi : elle remonte d’un honneur partagé.

C’est peut-être là notre chance. Le pays cherche au-dehors une vertu qu’il porte déjà dans sa langue ; il lui suffirait de la nommer pour la réveiller. Pour prolonger la réflexion, retrouvez mes livres ou écrivez-moi.

Et pour replacer le ngor dans l’ensemble du concept, découvrez ce qu’est la Teranga Management.

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