Pourquoi les jeunes quittent le Sénégal : la part silencieuse de la famille

Pourquoi les jeunes quittent le Sénégal : la question revient à chaque pirogue interceptée, à chaque liste de rescapés, à chaque famille qui attend des nouvelles qui ne viendront pas. Fin juin encore, la gendarmerie a arraisonné trois embarcations au large de Bassoul, avec près de trois cents candidats au départ à leur bord. On commente les chiffres, on salue l’opération, puis on passe au sujet suivant. Ce qu’on interroge rarement, c’est la mécanique intime du départ. Et cette mécanique, bien souvent, commence à la maison.

Une décision moins solitaire qu’il n’y paraît

On se représente le candidat au départ comme un jeune homme seul face à son destin, qui prend la mer contre l’avis des siens. Cette figure existe. Mais j’ai vu, autour de moi, une réalité plus dérangeante et plus répandue : le départ comme projet collectif, discuté à mots couverts, financé à plusieurs. On cotise pour le passage comme on cotiserait pour un mariage. On choisit celui des fils qui semble le plus débrouillard, celui sur qui la famille « investit ». Le jour où il monte dans la pirogue, il ne porte pas seulement son rêve : il porte une mise de fonds, des espoirs comptables, une dette morale qui ne le lâchera plus.

Pourquoi les jeunes quittent le Sénégal : trois vérités que l’on tait

La première vérité, c’est celle-là : le départ est souvent une décision de famille autant qu’une décision individuelle, même quand personne ne l’assume à voix haute.

La deuxième, c’est que la réussite de l’émigré est devenue chez nous l’étalon de la réussite tout court. La maison qu’il fait construire, les transferts qu’il envoie, les cérémonies qu’il finance à distance : tout cela s’affiche, se compare, se commente. Le jeune resté au pays, même diplômé, même travailleur, mesure sa vie à cette aune qui l’écrase.

La troisième vérité est la plus silencieuse : rester est devenu une forme de honte. Celui qui ne tente rien passe pour un homme sans ambition, parfois aux yeux mêmes de ceux qui l’aiment. On ne le lui dit pas. On le lui fait sentir, dans les regards, dans les allusions, dans la place qu’on lui donne aux cérémonies. Cette honte-là pousse vers l’océan plus sûrement que n’importe quel passeur.

Ce que Mossane m’a appris

pourquoi les jeunes quittent le Sénégal

C’est cette part familiale et sociale du départ que j’ai voulu regarder en face dans mon roman Les Larmes de Mossane (paru aux éditions Le Lys Bleu). En l’écrivant, j’ai compris que le drame ne commence pas sur la plage de départ : il commence bien avant, dans les conversations où le départ devient pensable, puis souhaitable, puis inévitable. J’ai déjà écrit qu’un pays qui laisse partir ses enfants doit s’interroger sur lui-même. J’ajoute ici que chaque famille, la mienne comme les autres, doit accepter sa part de cette interrogation.

Rendre le choix de rester à nouveau possible

Je ne jette la pierre à personne, et surtout pas aux parents : on ne pousse pas son fils vers la mer par cruauté, on le fait par espoir, dans un contexte qui rétrécit les horizons. Mais nous pouvons, chacun à notre échelle, cesser d’alimenter la machine symbolique du départ. Célébrer aussi ceux qui réussissent ici. Cesser de faire de la maison de l’émigré le seul monument de la réussite. Dire à un jeune qui reste qu’il n’a pas renoncé, qu’il a choisi. Le jour où rester redeviendra un choix honorable, l’océan cessera d’être un juge. Et n’oublions pas ce que portent les femmes dans l’émigration, l’autre moitié de cette histoire.

On me demande parfois si écrire change quelque chose à cette affaire. Je réponds que comprendre pourquoi les jeunes quittent le Sénégal est le préalable de toute réponse sérieuse : on ne soigne pas un mal qu’on refuse de regarder dans sa profondeur familiale et sociale. Les patrouilles arrêtent des pirogues; seule la lucidité collective arrêtera des départs.

Ces questions, à commencer par celle de savoir pourquoi les jeunes quittent le Sénégal, traversent mes livres et nourrissent les ateliers que j’anime auprès des lycéens. Si elles vous parlent, poursuivons la conversation : mon parcours et mes engagements sont à découvrir ici, et ma communauté Facebook en débat chaque semaine.

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