Femmes et émigration : ce que portent les Mossane d’aujourd’hui

Femmes et émigration : on croit connaître le sujet parce qu’on connaît les images. Des pirogues pleines d’hommes jeunes, des mères en pleurs sur le rivage. La réalité a changé, et elle mérite qu’on la regarde avec plus d’attention. Début juillet, une pirogue partie de Gambie a été retrouvée à la dérive au large de nos côtes, abandonnée par ses passeurs. Parmi les soixante et une personnes secourues, il y avait douze femmes et un enfant de deux ans. Douze femmes dans une embarcation livrée à l’océan. Ce détail dit une évolution profonde, que les chroniqueurs de l’émigration commencent seulement à nommer.

Elles ne regardent plus seulement partir les autres

Pendant longtemps, les femmes ont été les gardiennes du rivage : celles qui restent, qui prient, qui attendent. Elles montent désormais elles-mêmes dans les pirogues, parfois avec leurs enfants, parfois enceintes, poussées par les mêmes horizons bouchés que leurs frères et par des charges familiales qui ne leur laissent plus le choix. Les familles entières prennent la mer. C’est un basculement, et il rend plus urgent encore de comprendre ce que les femmes portent dans cette affaire.

J’observe une chose frappante : on associe rarement les mots femmes et émigration dans nos débats publics. Les statistiques comptent des têtes, les reportages filment des pirogues, et les femmes traversent tout cela comme des silhouettes d’arrière-plan. Pourtant, parler de femmes et émigration, c’est parler des deux rives du phénomène à la fois : celle d’où l’on part et celle où l’on attend. C’est cette double présence que je voudrais rendre visible ici.

Femmes et émigration : trois fardeaux invisibles

Le premier fardeau est celui de celles qui partent. Sur la route, la femme affronte tout ce que l’homme affronte, la soif, la peur, les passeurs, avec en plus des dangers qui ne visent qu’elle et dont on parle à voix basse. Quand elle survit, on interroge sa moralité avant son courage. Quand elle échoue, on la juge deux fois.

Le deuxième fardeau est celui de celles qui attendent. L’épouse dont le mari est parti tient le foyer, élève les enfants, rembourse parfois la dette du passage, et vit suspendue à un téléphone qui sonne ou ne sonne plus. Son statut lui-même devient incertain : ni veuve, ni épouse pleinement, elle habite une salle d’attente dont personne ne lui donne la clé.

Le troisième fardeau est celui de celles qui pleurent. La mère dont le fils a disparu en mer n’a ni corps, ni tombe, ni date. Notre pudeur, cette sutura qui protège tant de choses, l’invite à porter ce deuil sans le dire. Elle vieillit avec une question que personne n’ose plus lui poser.

Mossane, toutes les Mossane

femmes et émigration

Mon roman Les Larmes de Mossane (paru aux éditions Le Lys Bleu) est né de ces visages. J’ai voulu que l’émigration clandestine y soit racontée depuis l’intérieur d’une vie de femme, parce que c’est là que le phénomène révèle sa vérité la plus complète : avant le départ, pendant l’absence, après le silence. Mossane n’est pas un personnage d’exception. Elle est la somme de femmes que nous croisons tous, au marché, à la mosquée, à l’église, aux cérémonies, et dont nous ne voyons pas ce qu’elles portent.

Nommer ce qu’elles portent

Je ne prétends pas régler par un article ce que des politiques publiques entières peinent à résoudre. Mais je crois au pouvoir des mots justes. Tant que le récit de l’émigration restera un récit d’hommes, la moitié de son coût humain demeurera invisible, donc ignorée des réponses qu’on y apporte. Donner un nom aux fardeaux des femmes, c’est déjà commencer à les alléger. C’est le travail de la littérature, et c’est la raison pour laquelle j’écris. J’ai d’ailleurs raconté ici pourquoi les jeunes quittent le Sénégal et la part que les familles prennent dans ces départs.

Si ce sujet vous touche, vous retrouverez Mossane et les siens dans mes livres, et l’ensemble de mon travail d’auteur et d’enseignant sur ce site. Rejoignez aussi ma communauté Facebook : ces conversations y trouvent chaque semaine des échos qui m’instruisent autant qu’ils me bouleversent.

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